L'école
telle qu'elle est n'est-elle pas aussi le point d'aboutissement,
l'émanation d'une société toujours
pétrie
de criantes inégalités, d'injustice et de
violence ? Inutile
d'en brosser le tableau. Il suffit d'ouvrir les yeux. Alors parler
d'alternative peut inquiéter certains. C'est en effet
manifester
que les choses ne vont pas. Et en effet y-a-t-il une alternative au
désastre ? Ce désastre qui n'affecte pas
seulement la
biosphère en terme de pollutions, réchauffement
climatique, disparition des espèces mais aussi et
fondamentalement l'esprit, le mental humain, le sens même de
toute humanité.
Alors pourquoi un "Institut
d'Éducation Alternative" ? Sinon pour tenter
"d'instituer" ce à quoi, partout dans le monde les
institutions actuelles font obstacle ?
Une libre Éducation,
dégagée de tout conditionnement culturel,
religieux,
national, patriotique, économique, une Éducation
rejetant tout ce qui oppose, tout ce qui sépare, toute forme
d'autorité, de hiérarchie, de concurrence et de
compétition ; bref tout ce sur quoi repose le fonctionnement
délétère de nos
sociétés et qui
chaque jour accentue le désastre.
Une
Éducation qui parte du constat imparable que tout
être
sensé et suffisamment informé est
amené à
faire aujourd'hui : l'extrême gravité d'une menace
écologique globale dont l'humanité ne sait que
prendre la
mesure. Étant entendu que la frange favorisée du
monde
développé et "émergent" n'est pas
prête, en
dépit de scénarios médiatiques du type
"Grenelle de l'environnement", de grands spectacles censés
"déranger", voire de sommets mondiaux où l'on
négocie âprement pour reporter au lendemain ce
qu'il faut
pourtant absolument faire le jour même, à
remettre en
cause les
modes de consommation, de locomotion, d'exploitation
effrénée des dernières ressources
énergétiques fossiles de la Terre qui sont les
siens, qui
ont suscité et continuent de produire tant de guerres et de
catastrophes, dont le désormais banalisé
"réchauffement climatique" sera peut-être l'ultime
avatar.
Sur
les motivations profondes de ces comportements collectifs et
individuels, on a beaucoup écrit, beaucoup glosé.
Ce
faisant on a toujours entretenu et on continue d'entretenir dans
l'esprit des enfants et des jeunes, notamment par le biais de
l'éducation qui leur est dispensée à
l'école ou dans la famille, un sens étroit
d'adhésion à des valeurs erronées. La
compétition dont on voit partout les effets ravageurs,
l'identification à de pseudo-réalités
en terme
d'entités territoriales : les pays avec leurs
frontières,
réifiés abstraitement en nations, patries,
alliés
ou opposés à d'autres et légitimant
ponctuellement la guerre. La religion qui au nom de
projections
divines supraterrestres prône l'amour et la paix et qui tant
de
fois a servi d'alibi à l'exercice de la violence et au
déchaînement des conflits. La culture
même qui est
véhiculée comme un mode de reconnaissance entre
pairs et
qui se vit encore dans l'affirmation implicite d'une dominance dont il
faut sans cesse chercher à renforcer l'impact. Et par dessus
tout le sens de la possession, de l'appropriation, du gain, de la
propriété privée
érigée en valeur
suprême, inexpugnable forteresse d'un mental
calcifié dans
ses chimériques sécurités.
Cependant,
même si les masses continuent d'adhérer
à ces
modalités funestes, un nombre sans cesse croissant
d'individus lucides et honnêtes s'en détachent et
sont
pénétrés de l'urgence qu'il y a
à mettre en
oeuvre une Autre Éducation.
De
multiples tentatives ont vu le jour. Des écoles
"différentes" ont été ouvertes, ont
vécu,
ont fermé leurs portes ou survivent dans la
difficulté.
Ont-elles été si "différentes" que
cela de la
norme éducationnelle moyenne ?
Excepté
quelques
expériences remarquables et volontairement
ignorées
aujourd'hui qui ont tenté de révolutionner
l'homme et la
société, qui se sont imposées
à
contre-courant, qui ont permis à des
générations
d'enfants pauvres, "défavorisés", de vivre et de
grandir
heureux et libres à la fin du XIXe siècle et au
début du XXe siècle (La Ruche de Sébastien
FAURE
à Rambouillet, l'orphelinat de Cempuis, Oise, avec Paul
ROBIN,
l'École Moderne de Francisco
FERRER en Espagne), hormis l'exceptionnel
cheminement
et rayonnement des grands pédagogues dont Célestin
FREINET demeure sans
doute le plus emblématique, l'éducation
reste globalement sous l'emprise des États ou
d'intérêts privés qui ne cultivent pas
la vertu
d'innocence.
Et dans les "systèmes
éducatifs" contemporains (en soi, cette expression pourtant
banalisée n'est-elle pas terrible ?!), le
résultat est
tangible : l'ampleur du désastre est palpable.
Or la difficulté pour une alternative de s'inscrire dans la
durée, de se pérenniser est un fait.
L'environnement est
hostile. "La société craint nos
écoles" disait
Francisco Ferrer...
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Alors Traverses
Vives,
un Institut qui se garde de
cultiver l'illusion des enthousiasmes hâtifs, un Institut qui
ne
souhaite pas devenir une institution, qui ne se propose pas de
créer une école "différente" si nul ne
la
désire.
Un Institut qui peut rester virtuel si les protagonistes et les
victimes du désastre éducationnel en cours s'en
accommodent, n'arrivant peut-être plus à croire qu'une
alternative pédagogique libertaire et transculturelle est dans
l'ordre des possibles.
Éduquer à la connaissance de l'Autre et
conséquemment de soi, relier les apprentissages à celui
de l'autonomie et de l'entraide, actualiser le mot de Paul Robin : "Pas
de cerveau sans main, pas de main sans cerveau.", relever
l'urgence environnementale en cultivant la préservation du
vivant et la déconsommation
: voilà qui peut en effet rester lettre morte pour peu que l'on
ait implicitement renoncé à émanciper ceux que les
systèmes éducatifs savent si bien préparer
à l'aliénation sociale commune : "nos enfants"...
Le CD-Rom "Vivre l'Autre : Pour une pédagogie de l'hospitalité"
témoigne cependant d'une expérience singulière
menée à contre-courant, contre "vents et marées",
pourrait-on dire, dans une institution qui n'en avait cure (cf. Apprendre le français et après ? N'AUTRE école, n° 18, printemps 2008).
Des enfants de toutes origines s'y expriment et manifestent ainsi
comment ils se sont aventurés sur ce terrain éducatif
transculturel qu'il nous appartient d'ouvrir et d'étendre au plus grand nombre.
Mais le
voulons-nous ?
L. C.
"Personne n'éduque autrui, personne ne s'éduque
seul, les
hommes s'éduquent ensemble par l'intermédiaire du
monde."
Paolo Freire
(1921-1997), Pédagogie
des opprimés, suivi de Conscientisation et
révolution, (1974), Paris ;
Petite Collection Maspero, 1980, p. 62.